Produire aux États Unis, un challenge pour les producteurs français
Sébastien Lachaussée et Elisa Martin-Winkel

Sébastien Lachaussée et Elisa Martin-Winkel

Produire aux États Unis, un challenge pour les producteurs français

Le « rêve américain » est tenace et nombreux sont les producteurs et réalisateurs français qui souhaitent tourner un film aux Etats-Unis, à l’instar de Michel Hazanavicus pour « The Artist », Guillaume Canet pour « Blood Ties » ou du producteur français Nicolas Chartier, cofondateur de la société américaine Voltage Pictures. Pour les réalisateurs et encore plus pour leurs producteurs, il convient alors de s’adapter au système de production américain dont les règles sont très différents de la production cinématographique « à la française ».

1. Un système de production différent

En premier lieu on notera qu’aux Etats-Unis il faut distinguer les majors (représentés par la Motion Pictures of America), des producteurs indépendants. Le marché est largement dominé par les majors et si les producteurs indépendants, produisent un volume de films importants, ils rencontrent des difficultés de financement et surtout de distribution. Ainsi, les films indépendants cherchent souvent des financements à l’étranger, notamment auprès des distributeurs locaux, ou se limitent à des budgets faibles. Par ailleurs les films produits par des producteurs indépendants ne représentent qu’une très faible partie du box office national. A titre d’exemple en 2014 aucun film indépendant n’était présent au sein des 25 premiers succès au box-office.

Par ailleurs, la gestion du budget de production est différente des budgets « globaux » existants en France. En effet ceux-ci sont divisés en deux parties : le budget « Below the line » qui regroupe les dépenses liées à la réalisation technique du film, y compris la post-production et le budget « Above the line » qui regroupe les dépenses liées au développement créatif (acteur, auteurs, réalisateur, producteurs…). Il faut noter concernant les dépenses artistiques que le copyright américain, est un système de propriété intellectuel différent, qui est plutôt en faveur du producteur. En effet en application du dispositif « work made for hire », les droits des œuvres réalisées pour le compte d’un producteur par un scénariste ou un réalisateur lui reviennent du seul fait de la commande et sans qu’une cession de droits distincte ne soit nécessaire, ces contrats listant tout de même les différents droits d’exploitations cédés.

Il est important de souligner qu’organiser un tournage aux Etats-Unis suscite des difficultés et entraine des obligations pour les producteurs : notamment la présence des syndicats a une grande influence et les autorisations de tournage représentent un coût important alors que par ailleurs, le financement des films peut être difficiles même si des fonds privés et des systèmes d’incitation fiscale existent.

2. Un strict respect des conditions syndicales

Aux Etats-Unis la production cinématographique et audiovisuelle fonctionne réellement comme une industrie, et non comme l’exception culturelle française, ce qui entraine une très forte présence des syndicats pour réequilibrer le rapport de force entre personnel de tournage et studios. Les producteurs souhaitant tourner aux Etats Unis se voient donc obligés de souscrire à un syndicat de producteurs, ce qui, au delà du coup de la cotisation, (environ 16 000 dollars/an) entraine le respect de nombreuses obligations. Aussi, les salaires et conditions de travail sont particulièrement strictes : nombre de salariés et quotas de salariés nationaux, définitions précises des postes de travail et des salaires… des circonstances auxquels les producteurs français ne sont pas habitués.

Le système syndical entraine en effet des coûts extrêmement importants pour les producteurs, notamment car le nombre de techniciens dans les équipes est élevé mais aussi car leurs salaires sont hauts. Ce problème apparaît d’ailleurs souvent au sujet des productions indépendantes et Nicolas Chartier producteur français et président de Voltage Pictures, société de production américaine indépendante ayant notamment produit « Killer Joe » ou « Dallas Buyers Club », notait ainsi « Je ne comprends pas que le technicien qui tire des câbles gagne 100 000 dollars par an », de tels salaires entraînant des coûts de production très hauts. Le producteur Richard Grandpierre notait sur ce sujet que réécrire des scènes d’  » Un bonheur n’arrive jamais seul » réalisé par James Huth pour New York au lieu de Montréal a entrainé un surcoût de 500 000 euros.

Surtout, le système syndical existe par opposition aux majors et à la force des producteurs et en conséquence, il n’est pas possible comme sur les tournages français de prévoir les aménagements actuelement prévus par l’Annexe III de la convention collective française, ni même de faire des heures supplémentaires au forfait. A ce propos le producteur français Alain Attal soulignait la rigidité du système et notait ainsi que : « Comme les syndicats se sont construits face à la toute-puissance des studios de Hollywood, leurs règles ne sont pas faites pour des films indépendants comme les nôtres. »

Enfin, les syndicats couvrent l’ensemble des professions, et pas seulement les techniciens. Aussi les réalisateurs et scénaristes sont également représentés par des syndicats, comme la Writers Guild of America ou la Directors Guild dont la force n’est plus à démontrer, et qui imposent des conditions de travail strictes. On note notamment que les rémunérations des auteurs et réalisateurs ne sont pas réellement négociables, notamment en raison du caractère exclusivement forfaitaire de leur rémunération (en opposition aux rémunérations proportionnelles aux recettes des auteurs français).

Il convient cependant de nuancer notre propos, en effet la plupart des syndicats prévoient des paliers concernant les rémunérations minimales, en fonction du budget du film dans le cadre de « Low budget agreement », même si ces conditions restent assez exceptionnelles. Ainsi, de manière générale pour les films dont le budget est inférieur à 500 000 dollars les contraintes sont faibles, et dans certains cas les négociations directes avec les artistes ou les techniciens sont possibles, mais il s’agit là de micro-budgets, dès 500.000 euros les obligations de rémunération des auteurs sont assez conséquentes en rapport au budget.

Des autorisation de tournage complexes et coûteuses

Si en France des autorisations administratives sont requises pour tourner un film, notamment pour permettre le stationnement des véhicules ou l’interruption de la circulation, de telles autorisations ne sont que rarement assorties d’un paiement, et ne sont pas nécessaires lorsque le tournage se déroule dans un lieu privé. Aux Etats-Unis les autorisations sont obligatoires pour les lieux publics comme privés et peuvent être extrêmement coûteuses, étant entendu qu’à défaut d’autorisation et en cas de contrôle le tournage doit cesser immédiatement et que des amendes s’appliquent.

Les procédures administratives sont lourdes et les modalisés de délivrance d’autorisation varient selon les Etats et les villes, compliquant encore le travail des producteurs. Afin d’illustrer cette situation nous nous limiterons ici aux exemples de Los Angeles et New York.

A Los Angeles des frais de dossier de 625 dollars sont demandés pour un maximum de dix lieux et une durée de tournage de 14 jours, étant entendu que des frais supplémentaires peuvent s’appliquer pour des tournages dans les parcs ou sur les plages et routes publiques.

La commission Film LA détermine également si un assesseur ou des pompiers doivent être présent sur le plateau afin de contrôler le bon déroulement du tournage. Le cas échéant le producteur sera responsable du dédommagement des prestateurs au tarif horaire applicable. Le producteur de séries télévisées Gavin Polone racontait ainsi que pour tourner un séquence sur Rodeo Drive à Los Angeles, le coût atteignait 7.500 dollars pour le permis nécessaire pour filmer à Beverly Hills, en précisant que s’ajoutaient souvent des coûts pour les permis exigés par les magasins de Rodeo Drive.

Dans la ville de New York, une demande de tournage auprès du Mayor’s Office of Media and Entertainment requiert le paiement de frais de dossier à hauteur de 300 dollars, alors que le tournage dans des propriétés de l’état suppose une location pour un montant de 3 200 dollars. Le tournage dans des parcs de la ville suppose à la fois l’autorisation du parc et du Mayor’s Office.

Dans toutes ces situations pour obtenir l’autorisation de tournage: les producteurs doivent disposer d’une assurance au bénéfice de la ville ou de l’état à hauteur de 1M de dollars, éventuellement majorées pour l’usage de véhicules ou dans le cas d’effets spéciaux. Le coût de ces assurances vient alors s’ajouter aux frais de dossiers.

On constate bien ici que si tourner aux Etats-Unis est coûteux, c’est également le travail administratif qui peut être lourd, ce que les producteurs français doivent considérer avec attention qui souhaitent localiser un tournage aux Etats-Unis.

Possibilité de financement : fonds privés et crédit d’impôt

Le financement d’un film indépendant aux Etats-Unis peut être difficile ; en effet, les producteurs indépendants ne peuvent pas se reposer sur des préventes aux chaines ou aux distributeurs car les films ne sont vendus aux distributeurs américains qu’une fois réalisés. Ainsi à l’inverse des producteurs français qui se reposent sur des aides nationales et les préventes des films, les producteurs s’autofinancent ou peuvent se tourner vers des financements privés. Le producteur Hunter Gray explique notamment qu’avec sa société Verisimilitude « Nous investissons notre argent personnel, mes partenaires et moi, et nous recherchons des capitaux privés. (…). Il y a un certain nombre de gens prêts à investir, dans le cinéma comme dans d’autres activités, d’ailleurs, et leur participation est mûrement réfléchie, après examen du “business plan”. ». On peut à cet égard noter que les investissements privés ont été grandement encouragés par la mise en place d’un crédit d’impôt pour les investisseurs dans la section 181 du Job Creation Act de 2004.

Au delà des investisseurs isolés d’importants fonds de financement privés en faveur de l’audiovisuel existent. On peut notamment citer Endgame Entertainment fondé par des investisseurs privés qui s’est orienté en faveur de la production indépendante et a participé notamment à la production de « Snowden » d’Oliver Stone qui sortira en mai prochain ou de « Une éducation » de Lone Sherfig. De la même manière le groupe Participant Media qui a notamment produit « Ardor » de Pablo Fendrik ou « The Beaver » de Jodie Foster et dispose d’un fond de $250 million avec Abu Dhabi’s Imagenation. Il s’agit en effet de constater que sur des projets anglophones et de portée internationale les financements proviennent souvent de l’étranger, ainsi l’entrepreneur chinois Bruno Wu a développé un fond, the Harvest Seven Stars Media Fund, dans le but notamment de travailler aux Etats-Unis. Harven Seven stars a ainsi coproduit « The Immigrant » et contribué au financement de « Blood Ties » de Guillaume Canet et de « Only God Forgives » de Nicolas Winding-Refn.

Tourner aux Etats-Unis suppose ainsi de ce rapprocher soit d’investisseurs privés soit de fonds de financement et de convaincre des investisseurs des chances de succès du film permettant un retour sur investissement, ce qui peut s’avérer difficile. En effet le marché des films indépendants aux Etats-Unis est extrêmement restreint et peu de films indépendants rencontrent le succès dans les salles américaines.

D’un point de vue plus positif, les Etats américains sont en concurrence pour l’accueil des tournages et en conséquence ont développé des systèmes de crédit d’impôts dont peuvent bénéficier les producteurs : aujourd’hui plus de 80% des Etats proposent ainsi des mesures fiscales en faveur des tournages.

La Californie a ainsi mis en place un mécanisme de crédit d’impôt en 2009, géré par la California Film Commission qui a été prolongé jusqu’à 2017 et dispose d’un budget annuel de 100M de dollar et un remboursement pouvant aller jusqu’à 25% des dépenses « Below the line ». On note cependant que ce crédit d’impôt ne concerne que les films dont le budget est supérieur à 1 million de dollars et que les producteurs éligibles sont sélectionnés par loterie, en conséquence de quoi le bénéfice du crédit d’impôt est incertain. Les villes de Los Angeles et San Francisco mettent également en place un crédit d’impôt supplémentaire pour les dépenses locales afin de favoriser la localisation des tournages dans leur agglomération.

De la même manière New York a prolongé le dispositif de crédit d’impôt géré par le New york state film production pour la période 2015-2019 avec un budget annuel de 420 millions de dollars. Ce mécanisme permet pour les producteurs d’obtenir des remboursements à hauteur de 30% du budget de production « below the line » et peut être majoré dans certains districts ou pour des travaux de post-production.

Cependant des critiques sont formulées concernant l’efficacité de ces dispositifs pour l’économie des Etats, ainsi Robert Tannenwald du Center on Budget and Policy Priorities, estiment que les crédits d’impôt n’apportent absolument pas de bénéfice aux Etats en termes d’emploi et d’activité économique.

Ainsi les producteurs américains et la Motion Picture Association of America elle-même craignent régulièrement des baisses des avantages accordés et même du nombre d’Etats accordant des crédits d’impôts.

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